Pour être honnête, j’ai bien cru que jamais je n’arriverai au bout de ma bonne résolution en Birmanie. En effet, dur dur d’être reporter quand tous les journaux sont en langue locale… J’irai même jusqu’à me reporter sur les Gala, en consultation libre dans certaines guesthouses, mais je dois avouer que les articles n’étaient pas source de grands enseignements locaux.

   

Finalement, c’est vers la fin du voyage, de retour à Yangon, que l’espoir reviendra. Le Myanmar Times, hebdomadaire écrit en anglais, est disponible auprès d’un vendeur près du Scott Market. Je l’achète aussitôt mais reste prudente quant à sa capacité à me donner une vision du contenu journalistique à la disposition des Birmans. En effet, valant 1 200 Kyatts l’unité, il n’est accessible qu’à une faible partie de la population.

Néanmoins, n’ayant que cela à me mettre sous la dent, je me lance dans la lecture de ces 30 pages tant attendues…

Bien évidemment, régime dictatorial oblige, la majorité des articles se veut porteuse de bonnes nouvelles et met l’emphase sur le rayonnement international de la Birmanie.

La 1ère page sera ainsi occupée par la visite officielle du Premier Ministre chinois, Mr Wen Jiabao, venu célébrer le 60ème anniversaire des relations diplomatiques entre la Chine et la Birmanie. Comme le dira si bien ce Premier Ministre : « the two countries show strong support for each other in times of critical issues concerning the interest of either side (…). Chinese people will be good neighbors, true friends and good partners ». Comprenez, d’un côté, un intérêt non caché de la Chine pour l’abondance des ressources naturelles birmanes (tek, gaz naturel, jade, rubis, …) en échange d’un soutien sur la scène politique internationale et d’une aide au maintien de l’ordre à la frontière sino-birmane où les minorités sont loin d’accepter l’autorité du régime militaire birman. Un autre article mettra en avant la visite du Ministre norvégien de l’environnement et du développement international. Cette visite « surprinsingly productive with frank and proper dialogue » avait trois objectifs : « continue the reengagement process, see the effects of Norway’s aid of Myanmar and see if there is anything Norway can contribute in terms of dealing with climate change ». Le Ministre norvégien se défendra de la reprise des relations diplomatiques avec la Birmanie en expliquant qu’isoler un pays à cause de son régime politique ne conduit généralement pas à améliorer la situation de sa population. Nous vous laissons juges…

Parmi les autres bonnes nouvelles, nous aurons :

- L’éradication du tétanos maternel et néonatal après une étude menée par l’OMS et l’UNICEF dans… trois villes de Birmanie

- La distribution par l’OIT de 100 000 brochures (vs 53 millions d’habitants) contre le travail forcé expliquant les droits de chacun et les procédures à suivre contre les employeurs peu scrupuleux (mais que faire quand les employeurs sont les membres de l’Etat lui-même ?)

- La grande réussite des pompiers de Yangon qui ont réussi à stopper le feu qui ravagea le marché de Mingalar (le feu s’est déclaré à 7h45 et l’équipe n’était toujours pas prévenue à… 8h45)

- L’ouverture dans la fameuse capitale de Nay Pyi Taw d’un bar-restaurant d’un concept nouveau : le Coffee Flight. Le bar-restaurant est aménagé dans un avion victime d’un crash l’année dernière et réparé pour l’occasion. Le coût de rachat de l’avion pour le futur bar-restaurant : 14 000$

- L’invitation par la Corée du Sud d’une délégation birmane pour participer à un Community Development Training Programme destiné à aider les communautés villageoises à se réformer et se développer (cf. Live Well Movement développé par la Corée du Sud il y a 40 ans de cela)

- L’augmentation de 14% des exportations de riz grâce à l’ouverture de pays comme la Russie, l’Ukraine, l’Australie et la Corée du Sud

Mais, l’enseignement le plus intéressant restera le petit encadré de la page 4 donnant les priorités politiques, économiques et sociales du pays. Nous vous laissons exercer votre œil critique sur le choix de ses priorités… En particulier :

- Sur les priorités politiques vantant la stabilité et l’union du pays (des combats restant très actifs dans certains états) ou visant la mise en place d’une Constitution (cela fait en effet plus de 10 ans que le pays n’en a plus…)

- Sur les priorités sociales et l’objectif plutôt vague de réduction de la pauvreté ou d’amélioration de la situation sanitaire du pays. Intéressant quand on sait, d’après une étude publiée en 2000 par l’OMS, que la Birmanie dispose du 2ème pire système sanitaire au monde (entre la République Centre Afrique et la Sierra Leone), ou que le budget de santé du Myanmar ne représente que 1,8% du budget de l’Etat, soit encore une fois, le 2ème plus faible du monde ou que, pour l’anecdote, le mariage de la fille du dictateur, le Général Than Shwe, coutera trois fois le montant global des dépenses de l’Etat dans le système sanitaire birman.

Cependant, toutes ses nouvelles / priorités sont à mettre en lumière de la vraie réalité de la Birmanie. Pour nous alimenter sur cette réalité, Teo achètera le livre d’Aung San Suu Kyi : Letters from Burma à l’aéroport de Bangkok (le livre est en effet interdit en Birmanie…).

Pour rappel, Aung San Suu Kyi est née en 1945 et fille du père de l’indépendance birmane Aung San, elle est le leader du mouvement de lutte pour les droits de l’homme et la démocratie en Birmanie. Elle étudie à Yangon, Dehli, Oxford et travaille à Londres pour les Nations Unies. De retour en Birmanie en 1988, elle fonde son propre parti politique « NLD » (National League for Democracy) et gagne les élections en mai 90. Malheureusement, son écrasante victoire, avec plus de 80% des voix, n’est pas « validée » par le gouvernement qui… restera au pouvoir. Enfin, depuis près de 20 ans, elle est assignée à résidence dans son pays et ne pourra recevoir en main propre le Prix Nobel de la paix en 1991 !

De ses lettres publiées en 1996 (certes un peu anciennes), nous retiendrons l’amour qu’elle porte à son pays pour qui elle a sacrifié sa vie de famille et sa liberté ; en particulier : la beauté des paysages et des rizières, la multitude des festivals tant affectionnés par les Birmans, sa célébration du Union Day, le don réel des Birmans pour l’hospitalité… Mais surtout, elle nous fait part de différents exemples qui nous font entrevoir une autre réalité que celle de notre hebdomadaire à 1 200 Kyatts. Quelques exemples :

- La censure relative à son parti politique (NLD) avec l’interdiction de toute affiche dans le pays portant le nom de son parti et l’emprisonnement ou la condamnation aux travaux forcés de nombreux de ses membres

- Ses interventions politiques depuis son portail (cf. assignée à résidence) et l’habitude régulière du gouvernement birman de bloquer l’accès à sa rue

- L’inflation des prix réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des populations et leur capacité à consommer des produits variés et de qualité (cf. la soupe traditionnelle de poisson du petit déjeuner, Mohinga, se réduisant au fur et à mesure en une simple soupe de riz gluant)

- La privation de la liberté la plus élémentaire : celle d’accueillir des gens chez soi pour la nuit, toute invitation devant en effet être signalée et validée par le Law and Order Restoration Council (les risques encourus par le non-respect de cette formalité allant d’une amende de 50 kyatts à un séjour en prison de 2 semaines à 6 mois)

- Les conditions de détention des prisonniers politiques avec un procès pouvant intervenir plusieurs mois, voire années, voire jamais, après l’incarcération, la rareté des visites privant de nombreux enfants de la présence de leurs parents, l’absence de soins disponibles en détention et le déguisement des morts causées par les maladies en suicide

- Un taux de mortalité infantile de près de 100 pour mille (le 4ème plus élevé de la région d’Asie Pacifique) causé par la malnutrition, l’accès restreint à l’eau potable et aux services sanitaires (en effet, si ces services sont officiellement gratuits, dans la réalité, le gouvernement ne fournit pas plus que le lit ; charge au patient d’acheter médicaments, ustensiles et même cadeaux au personnel pour s’assurer un bon traitement)

- La réduction des budgets santé (< 2%) et éducation (< 5%), clés pour les perspectives de développement d’un pays

- Les difficiles conditions de vie des Birmans obligés de naviguer dans les marchés parallèles pour éviter les prix élevés fixés par le gouvernement (essence, électricité). De même, les salaires très faibles des employés de l’Etat les obligent à cumuler plusieurs emplois

Si l’actualité récente semble riche en événements, il reste à voir si ces derniers parviendront à être véritablement sources de changement. En effet :

- Dans quelle mesure les élections programmées le 7 novembre permettront autre chose que de légitimer le présent régime (cf. issue des précédentes élections de 1990 et démantèlement du parti d’Aung San Suu Kyi en mai dernier suite à son refus de s‘inscrire aux élections) ?

- Quelles perspectives d’affaiblissement du régime quand ce dernier dispose de richesses toujours plus importantes grâce à l‘exploitation de ses ressources naturelles (le seul projet Yadana, nom d’une importante réserve de gaz naturel birmane exploitée entre autre par Total et Chevron, a ainsi permis de dégager 9 milliards de dollars de revenus sur les 10 dernières années dont près de 5 milliards directement pour le régime) ?

- Dans quelle mesure le soutien des Etats-Unis à la formation d’une commission des Nations Unies destinée à analyser les accusations, contre le régime birman, de crimes de guerre ou de crime contre l’humanité sera suivi de faits ? (cf. forts soutiens politiques de la Birmanie parmi lesquels, la Chine et l’Inde)