Comme promis, je me suis attelée à lire assidument les journaux népalais (principalement Kathmandu Post et Himalayan). Et ce fut fort enrichissant ! Car le Népal est à un moment clé de son histoire (peut-être en avez-vous entendu parler dans les journaux parisiens) et, pour tout vous avouer, nous espérons que nous ne serons pas pris en plein dedans. D’ici 30 jours, le Népal doit promulguer sa nouvelle Constitution. Malheureusement, cela est loin d’être gagné… .

Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire de ce pays, le Népal a longtemps été une monarchie avec différentes dynasties plus ou moins autoritaires : Licchavi, Malla, Shah, Rana. Mais en 2008, après plusieurs tentatives, est proclamée la République. Ci-dessous un rapide rappel des grandes dates :

- 1990 : référendum organisé par le roi Birendra, après des émeutes dans le pays, pour un choix entre le système Panchâyat (apolitique) et le Multi-partisme

- 1996 : lancement par les maoïstes (CPN-M, Communist Party of Nepal, Maoist) de la “guerre du peuple” contre les autorités centrales

- 1999 : élection du Parlement où le Parti du Congrès remporte une majorité des sièges

- 2001 : cessez-le-feu avec la guerilla maoïste et premières séries de pourparlers

- 2002 : dissolution par le roi Gyanendra (couronné en 2001) du Parlement. Il s’arroge les pleins pouvoirs

- 2006 : grève générale illimitée accompagnée de manifestations de rue qui obligent le roi Gyanendra à déclarer le rétablissement du Parlement. Le 28 avril, Koirala, leader du parti du Congrès est désigné Premier Ministre. En mai, débutent les discussions entre Koirala et le chef de la rébellion maoïste (Prachanda). En novembre, accord de paix entre les Maoïstes et le gouvernement : la guerre civile est officiellement terminée, les maoïstes acceptent d’intégrer le gouvernement provisoire et de mettre leurs armes sous la supervision des Nations-Unies

- en 2007 : les Maoïstes quittent le gouvernement et exigent la fin de la monarchie pour participer aux élections. En décembre, le Parlement met fin à la monarchie

- en avril 2008 : organisation d’élections générales où les Maoïstes remportent une nette victoire mais pas suffisamment pour avoir la majorité absolue. La République est proclamée. En mai, les Maoïstes quittent le gouvernement faute d’en obtenir la tête. En juillet, Ram Baran Yadav devient le premier Président de la République du Népal. En août, le chef maoïste, Pushpa Kamal Dahal (Prachanda), devient Premier Ministre à la tête d’une coalition de six partis

- En mai 2009, après plusieurs semaines de violentes controverses avec les autres partis politiques, Prachanda démissionne de son poste de Premier Ministre en direct lors d’une allocution télévisée

Or, lorsqu’en 2008 la République est proclamée officiellement, les partis politiques se  donnent deux ans pour écrire la constitution du Népal, soit une échéance au 28 mai 2010 (i.e., d’ici 30 jours)

Les étapes étaient claires et suivaient un processus clairement participatif. Il fallait qu‘elle soit la “constitution du peuple népalais” :

- Etape 1 : L’Assemblée Constituante définit les grandes lignes du contenu (réparti selon 11 thèmes clés, par exemple les instances politiques futures)

- Etape 2 : Une fois ces grandes lignes validées, elle les transmet au “Constitutional Committee” qui, sur cette base, écrit une 1ère version de la constitution et la renvoit pour validation à l’Assemblée Constituante

- Etape 3 : Cette 1ère version est publiée dans la “Nepalese Gazette” afin que le peuple népalais puisse s’exprimer

- Etape 4 : une fois le feedback du peuple Népalais collecté, on repart pour un tour (Assemblée Constituante – Constitutional Committee – Assemblée Constituante)

- Etape 5 : La constitution est transmise au Président de la République qui l’officialise

Malheureusement, aujourd’hui ils ont un an de retard sur les étapes ci-dessus car l‘Assemblée Constituante n‘arrive pas à se mettre d‘accord sur 8 des 11 thèmes. Pour vous donner une idée de la complexité à surmonter, l’Assemblée Constituante est composée de plus de 600 membres car, à sa création, il était important qu’elle soit représentative du peuple népalais (cf. nombre important de castes et d’ethnies) et ses membres ont passé beaucoup de temps à parcourir le pays pour comprendre les attentes du peuple népalais.

Aujourd’hui, cette échéance ratée (car plus personne n’espère parvenir à écrire quelque chose pour le 28 mai) cristallise l’ensemble des tensions politiques. Plusieurs questions se posent :

- Doit-on garder le gouvernement actuel ou constituer un gouvernement d’unité national ? Depuis environ un an, le Premier Ministre est Madhav Kimar Népal du CPN-UML (parti communiste non Maoiste). Hors, devant son échec à avancer sur la constitution, se pose la question de remplacer le gouvernement CPN-UML par un gouvernement de consensus regroupant tous les partis. Cette question est essentiellement posée par les Maoïstes (mais pas seulement) car ces derniers, sortis du gouvernement l’an dernier, refusent d’aider au processus tant qu’ils n’en referont pas partie.

- Doit-on prolonger le mandat de l’Assemblée Constituante ? Dans la constitution intérimaire de mai 2008, le mandat de cette Assemblée a été fixé à 2 ans. Hors aujourd’hui, si son mandat se termine, le Népal se retrouvera sans aucune instance politique républicaine. Toujours dangereux pour une aussi jeune république. Aujourd’hui, il y a un quasi consensus sur la nécessité de prolonger ce mandat mais, pour ce faire, il faut une majorité aux deux tiers et donc l’accord des Maoïstes… ce qui est loin d’être gagné (cf. question ci-dessus)

- Qui sera le chef du gouvernement d’unité nationale si le gouvernement doit être changé ? Là encore, les Maoïstes sont au cœur du débat. En effet, au fur et à mesure du mois d’avril, j’ai pu lire dans les journaux une évolution des positions vers la nécessité de constituer un gouvernement d’unité nationale. En début de semaine, le Premier Ministre actuel a accepté de quitter sa position à la seule condition que le nouveau Premier Ministre ne soit pas maoïste…Là encore, question compliquée à résoudre

Aujourd’hui, les trois principaux partis sont en pleine négociation pour se mettre d’accord sur l’ensemble de ces questions car les Maoïstes ont annoncé leur volonté d’organiser une manifestation / grève le samedi 1er mai pour faire pression sur le gouvernement actuel. Comme ils disent : « the jackals will flee when tiger roars ». Bien évidemment the Tiger représente les Maoïstes et the Jackals les deux autres partis (Parti du Congrès et CPN-UML). No comment !

Heureusement, nous quittons Kathmandu le 30 avril pour nous isoler dans un monastère du 1er mai au 11 mai… Plus de news à notre sortie !

Sinon, bien entendu, il y a des sujets plus légers :

- Le palmarès des livres «best-sellers» de Kathmandu, parmi lesquels : L’histoire de la sexualité de Michel Foucault, The Lost Symbol de Dan Brown, When men want sex and women need love de Allan et Barbara Pease… Finalement, pas si différent de nos best-sellers français (on lisait, dans le Gentleman’s Quaterly de Teo acheté à l’aéroport, une référence au livre de Allan et Barbara Pease dans une enquête réalisée pour mieux aider les hommes à comprendre les femmes, comme quoi certains problèmes sont universels…)

- L’histoire d’un jeune américain de 13 ans qui s’était donné pour objectif en 2010 de faire l’ascension des 8 plus hauts sommets mondiaux. Malheureusement, alors qu’il a réussi pour 7 d’entre eux, il s’est retrouvé dans l’impossibilité d’obtenir son permis de trek pour l’Everest. Raison bête : les règles népalaises imposent un âge minimum de 16 ans… A voir, s’il a réussi à obtenir une dérogation…

Epilogue (greve generale du 1er mai)

La grève générale a bien été lancée par les Maos. Pourtant, trois jours avant la date fatidique, les trois principaux partis (NC, UML, Maos) ont tenté une dernière fois de se mettre d’accord… et ce en direct lors d’une conférence télévisée qui a duré plusieurs heures. Tous les Népalais étaient devant leur télévision pour voir si une solution était trouvée (le pauvre Teo qui voulait acheter son tee-shirt souvenir des Annapurnas n’avait pas devant lui un vendeur très assidu…).

Nous sommes donc rentré à Kathmandu le 29 avril pour partir dès le lendemain à Bodnath (aucun espoir en effet d’avoir le moindre bus le 1er mai…).

Si nous n’avons pas été au cœur de cette grève qui a duré 6 jours (stage bouddhiste oblige), l’ambiance du 30 avril après-midi dans Kathmandu nous a suffit. En effet, pour la grève générale, Prachanda a « demandé » à tous les « maoïstes » du pays de monter sur Kathmandu pour montrer au gouvernement l’ampleur de leur soutien… Ainsi, dès le 30 après-midi, la plupart des magasins étaient fermés (les propriétaires craignant que les Maos ne détruisent leurs vitrines ou leur demandent de l’argent), les rues normalement si agitées de Kathmandu étaient étrangement désertes, et les défilés Mao commençaient petit à petit…

La grève générale paralysa complètement le pays : interdiction de circuler pour tout véhicule tels que taxis, bus, voitures (route bloquée par les Maos), obligation pour les propriétaires des magasins de fermer boutique toute la journée (sauf entre 18 et 20h afin que les gens puissent se ravitailler en denrées de base), tentative par les Maos d’empêcher l’accès aux établissements gouvernementaux, escorte militaire nécessaire pour sécuriser les camions de nourriture venant d’Inde….

Heureusement, après six jours, les Maos ont accepté de retirer leur ordre de grève :

- a) suite à l’organisation d’une manifestation pacifiste dans Kathmandu de la part des Népalais lassés de ne pouvoir travailler / vivre normalement (difficile après cela d’argumenter que la grève est pour le bien du peuple népalais…)

- b) sous les pressions internationales (notamment de Blake, secrétaire d’état US pour la région Asie Pacifique) pour trouver un consensus via des méthodes plus démocratiques

- c) avec la promesse des partis NC et UML qu’un gouvernement d’unité national serait mis en place (avec en sous-jacent un nouveau premier ministre).

Mais, si la grève générale a été interrompue, les problèmes restent entiers. En témoignent les citations des cadres maoïstes dans les journaux locaux : « We are preparing for a new mode of agitation. The 6-day-long general strike was just a rehearsal, the real drama will be staged if the peace and the constitution are not ensured », « We are preparing for a historial revolt ». En effet, comment ces derniers peuvent-ils expliquer à l’ensemble des Maos montés sur Kathmandu que leur action n’a pas aboutie… Un nouvel ordre de grève est ainsi prévu pour le 25 mai (si jamais la promesse d’un gouvernement d’unité national n’est pas respectée)

Aujourd’hui, les partis ont jusqu’à cette date pour trouver une solution sous peine d’être responsables d’une crise constitutionnelle majeure pour le pays (cf. échéance du 28 mai). La volonté des partis NC et CPN-UML est de trouver une solution globale à l’ensemble des points de divergence avec les Maos afin de dépasser la simple question de : qui sera le prochain premier ministre ? En effet, avant de réintégrer les Maos dans le gouvernement, ces derniers veulent s’assurer de leur « bonne foi » et de leur volonté d’œuvrer pour le consensus

L’objectif des négociations est donc de trouver une solution sur les six dimensions suivantes : 1) la promulgation de la nouvelle constitution, 2) les modalités de réintégration des anciens combattants maoïstes dans les forces de sécurité nationale (et leur nombre), 3) la restructuration de l’Etat et de la répartition des pouvoirs, 4) le démantèlement de la branche paramilitaire mao Youth Communist League, 5) la restitution à leurs propriétaires des biens saisis par les Maos pendant la guérilla, 6) la formation d’un gouvernement d’unité nationale.

Autant dire que la situation est loin d’être réglée…Comme nous partons du Népal pour la Birmanie le 15 mai, vous aurez surement plus d’infos que nous sur la suite des événements. A vous de nous tenir au courant !!!